12 octobre 2007
Gauche : " l'unité est un combat "
Tribune co-signée par Marie-Noëlle Lienemann et Paul Quilès, publiée dans le quotidien Le Monde.
Seule une dynamique de dépassement de chaque parti permettra d'enrayer la spirale de l'échec
La gauche n'est jamais arrivée au pouvoir que rassemblée. En 1936 avec le Front populaire, en 1981 avec l'union de la gauche, ou même avec la gauche plurielle en 1997, ce rassemblement a toujours été le fruit d'une confrontation au sein de la gauche : " L'union est un combat ! ", lançait Etienne Fajon dans les années 1970.
Et c'est bien la rédaction d'un programme commun de gouvernement qui a alors permis l'union de la gauche : il était impossible à l'époque d'envisager l'unité en surmontant les divergences idéologiques.
Aujourd'hui, la situation est différente, car le monde a bougé : chute du mur de Berlin, mondialisation accélérée, société française de plus en plus éclatée, éparpillement de la gauche qui n'est plus structurée par deux grands partis... Le succès de la gauche lors de l'élection présidentielle de 2012, sa capacité à défendre ses idéaux et à transformer la société ne peuvent être espérés que si ces éléments sont pris en compte dans la définition d'une nouvelle stratégie.
Naturellement, celle-ci n'a rien à voir avec les opérations qui confondent rénovation et renoncement et qui croient trouver au " centre " la modernité qui manquerait aux idées de gauche. Ce genre de dérive a toujours conduit dans l'impasse et parfois aux pires compromissions. La nouvelle stratégie ne peut pas non plus se réduire à des alliances électorales circonstancielles.
On voit bien qu'il faut aujourd'hui aller au-delà de l'union et fixer un nouveau cap stratégique, celui de l'unité. Cette perspective est la seule qui permettra à la gauche de l'emporter, mais aussi de changer profondément la société française. L'unité de la gauche est la clé de son renouveau, à condition de redéfinir un cadre idéologique et, en tout cas, un corpus de valeurs et un projet politique et culturel commun. L'exigence d'unité doit aller de pair avec l'affirmation sans complexe de l'identité contemporaine de la gauche, qui ne peut se réduire à quelques généralités creuses.
Elle suppose une vision critique du modèle capitaliste financier transnational dominant, la promotion d'une société laïque, émancipatrice pour chaque homme et chaque femme, le combat pour la liberté, l'égalité et la fraternité sur tous les champs de la vie sociale, l'affirmation d'un internationalisme solidaire et respectueux de la planète, alternatif à la mondialisation néolibérale. Il s'agit de redonner de la vigueur et de la crédibilité à l'idée d'alternative politique, mise à mal par la répétition de thèses - contestables - sur la droitisation de la société française, sur la nécessité d'accepter sans nuance le capitalisme sous prétexte de modernisme, ou sur le dépassement du clivage droite-gauche.
L'ambition de la gauche doit être aussi d'assumer le pouvoir et de transformer la société par l'action gouvernementale. L'affirmation du réformisme, qui s'appuie sur le primat de la démocratie, ne doit en rien empêcher une perspective plus vaste et plus radicale, car le combat de la gauche ne se limite pas à la gestion des affaires publiques. L'unité doit permettre de faire la synthèse du militantisme et de l'engagement à gauche, de la culture réformiste et de la culture contestatrice. C'est ce que Jaurès appelait " l'évolution révolutionnaire ".
Dans la Ve République et encore plus depuis l'instauration du quinquennat, l'élection présidentielle est l'événement directeur de la vie politique en France. Compte tenu du rapport de forces à gauche, c'est le candidat ou la candidate du PS qui apparaît comme le ou la seul(e) capable d'être élu(e) et qui fixe donc l'axe central des propositions de la gauche.
Or si des forces nombreuses - qui plus est divisées - subsistent sur la gauche de ce parti, la désignation, les choix internes, les arbitrages stratégiques ne peuvent traduire correctement les attentes du peuple de gauche. Une fois ceux-ci établis, la " gauche non socialiste " a peu de prise pour les modifier et peser ! Ce même mécanisme existe lorsque la gauche gouverne.
L'unité doit permettre un rééquilibrage à gauche. Seule cette dynamique de dépassement de chaque structure permettra de stopper la spirale d'atomisation qui n'a pu être conjurée en dépit de l'échec de 2002. Elle devra assurer aussi une véritable prise en compte de l'écologie politique ou de certains mouvements altermondialistes, qui ne peuvent plus être considérés par la gauche comme périphériques.
En tout cas, force est de constater qu'au pouvoir ou dans l'opposition, avec la division et la concurrence, l'affaiblissement d'un des partis de la gauche n'a pas assuré le renforcement des autres ni le progrès de l'ensemble. Aucun parti de gauche ne se porte bien et bon nombre de leurs électeurs et de leurs militants sont en plein désarroi. Les rénovations en vase clos ne pourront pas lever ces handicaps. C'est pourquoi nous plaidons pour le dépassement des partis existants et la création d'une nouvelle organisation fédérant tous ces courants de la gauche, à partir d'un congrès de l'unité de la gauche.
Cela nécessitera de nombreuses étapes. La première, pour actualiser les valeurs de gauche et affirmer le projet de la gauche du XXIe siècle. Une charte pour l'unité de la gauche pourrait en jeter les bases. L'unité ne saurait se bâtir sur la base de l'uniformité. Il est sans doute trop tôt pour définir les formes concrètes que pourrait prendre cette nouvelle organisation, mais, ce qui est sûr, c'est qu'elle devra assurer le respect des histoires et de la diversité des cultures que seule la représentation proportionnelle peut garantir.
Toute l'histoire du mouvement socialiste et communiste montre qu'il a fallu aux militants de cette cause accomplir tout un travail de conviction pour surmonter les tendances à la dispersion. Ce fut le cas en 1905, avec le congrès du Globe, où l'intelligence politique sut triompher des guerres picrocholines entre partis, des désaccords irréconciliables entre modérés et radicaux. On pourrait encore citer l'unification des socialistes à Epinay en 1971.
En tout cas, la gauche et les socialistes ne se sont jamais sortis des crises, n'ont jamais réussi leur renouveau sans une nouvelle dynamique unitaire. Comme on le disait hier pour l'union, " l'unité est un combat ". Avec d'autres, que nous espérons nombreux, nous y prendrons toute notre part.
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04 octobre 2007
Henri Weber : Pour transformer le PS en parti réformiste moderne
"Face au pilonnage médiatique de Nicolas Sarkozy, les socialistes doivent mener une bataille idéologique."
Tribune publiée dans Libération.
La défaite électorale des socialistes a suscité deux réactions contestables. La première émane de citoyens qui aiment tellement le Parti socialiste qu’ils souhaiteraient en avoir deux ! Les échecs électoraux du PS, nous expliquent-ils, tiennent à ce qu’il abrite en réalité plusieurs partis en un : la vieille gauche marxisante, d’une part ; et une gauche moderne qui brûle de mettre les horloges du socialisme à l’heure de la mondialisation, d’autre part. La refondation, selon ceux-là, consisterait à séparer ces deux gauches dans deux partis distincts.
D’autres proposent de remédier à la faiblesse du PS par un retournement d’alliance : puisque l’union des partis de gauche ne permet plus d’obtenir la majorité, disent-ils, il faut lui substituer une alliance avec le centre de François Bayrou, quitte à aider le Modem à exister.
La bonne réponse est ailleurs : le Parti socialiste ne doit ni se scinder en deux - pour le plus grand profit de Sarkozy - ni chercher son salut dans le soutien de centristes introuvables. Il lui faut au contraire mobiliser toutes ses ressources pour construire le grand parti réformiste moderne dont la France a besoin. Un parti qui regrouperait toutes les familles de la gauche réformiste, de la gauche radicale aux républicains de progrès, et qui rassemblerait par ses propres forces au moins 35 % des électeurs, comme le font la plupart de ses homologues européens.
Pour atteindre cet objectif, le PS doit entreprendre une véritable reconstruction de lui-même. Il ne doit pas se résigner à devenir une simple machine électorale à demi professionnalisée, comme il en a pris le chemin, mais assumer pleinement, au contraire, toutes les fonctions qui incombent au parti dominant de la gauche.
Fonctions intellectuelles : le PS doit s’investir mieux qu’il ne le fait dans le travail d’élaboration théorique, en liaison avec les chercheurs, afin de proposer aux Français une vision du monde, de ses futurs possibles, de son avenir souhaitable. Les classes populaires ont besoin de repères, d’une grille de lecture de leur réalité : si le présent leur semble obscur et l’avenir opaque, elles peuvent prêter l’oreille à tous les démagogues. Le Parti socialiste doit assumer un rôle d’éclaireur de l’avenir, de porteur d’intelligibilité. Les forums et les conventions thématiques qu’il a programmés pour les prochains mois sont un premier pas dans ce sens. Le renouvellement et la réactivation de ses commissions spécialisées doivent en constituer un second.
Le PS doit s’engager davantage dans la lutte idéologique. Là aussi, la droite nous donne une leçon : elle nous rappelle que les batailles politiques se gagnent ou se perdent d’abord dans les têtes. Que la lutte idéologique est un vrai combat, qui s’organise dans la durée et exige des instruments, une stratégie. Notre amateurisme en la matière a permis à Sarkozy de faire souvent prévaloir son interprétation de la crise française - «trop d’impôts, trop de droits, trop d’Etat» - et de frayer la voie à ses solutions.
Fonction programmatique : le PS doit s’interdire de botter en touche, comme il l’a fait trop souvent sur les questions qui divisent son électorat. La modernisation démocratique de la société qu’il préconise diffère de la modernisation libérale- autoritaire que conduit Nicolas Sarkozy. Puisque les objectifs du socialisme démocratique - plein-emploi, protection des individus contre tous les risques sociaux, augmentation régulière du pouvoir d’achat, démocratie sociale, qualité de la vie… - ne sont plus accessibles par les voies et les moyens classiques de la social-démocratie, le programme socialiste doit définir les moyens nouveaux qui permettront d’approcher ces objectifs dans les conditions d’un capitalisme mondialisé et dominé par la finance.
La tournée des capitales qu’effectueront cet automne des délégations de socialistes français, en vue d’apprendre des performances - mais aussi des contre-performances - de leurs homologues européens, s’inscrit dans cette quête d’une «nouvelle voie».
Fonction électorale : le Parti socialiste doit garder la maîtrise de la désignation de ses candidats aux divers mandats électifs, selon ses critères politiques propres - fiabilité, implantation, parité, représentativité… Il ne doit pas se laisser dicter ses choix par les sondages et les médias… Ce qui n’exclut pas de mieux associer les électeurs à ses décisions.
Fonction organisationnelle, enfin : le Parti socialiste doit étoffer, rajeunir, féminiser, diversifier son corps militant ; resserrer ses liens avec les syndicats, les intellectuels et les grandes associations progressistes ; associer ses sympathisants à ses débats et à ses mobilisations. Il doit acquérir la maîtrise des moyens de communication modernes - l’Internet et l’Intranet, ce qui est loin d’être le cas, malgré les progrès enregistrés récemment -, mettre l’accent sur la formation de ses adhérents, se doter d’un véritable département de la communication, capable de riposter au pilonnage médiatique de Sarkozy.
Le Parti socialiste consentira-t-il l’effort considérable que représente ce bond en avant ? Ou bien se laissera-t-il glisser sur la ligne de la plus grande pente, celle qui mène au parti de supporteurs, simple reflet de l’opinion ? L’avenir de la gauche et de notre démocratie dépend de la capacité des socialistes à trancher cette alternative dans le sens de la reconstruction.
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