08 octobre 2007
EADS : faire la lumière, réformer, sanctionner
Tribune publiée par Laurent Fabius dans le journal Les Echos sur le scandale des délits d’initiés chez EADS.
Les révélations de l’Autorité des marchés financiers sur les agissements des grands actionnaires et de la direction d’EADS entre 2005 et 2006 suscitent une indignation large. Large et légitime, car il s’agit manifestement d’un scandale.
C’est d’abord à l’entreprise que nuit le scandale. Le dollar atteint 1,42 euro, Boeing reçoit cette année 800 millions de subventions du gouvernement américain : on aurait aimé qu’un débat de fond puisse porter sur les choix monétaires, industriels et commerciaux de l’Europe, sur les options stratégiques mises en oeuvre pour redresser EADS. Et voilà que les malhonnêtetés à répétition de l’ancienne direction concentrent toute l’attention. EADS - ne l’oublions pas - porte l’avenir aéronautique de l’Europe.
Dans l’affaire, il y a en réalité deux affaires : celle des délits d’initiés et celle de l’action du gouvernement de l’époque. Sur les délits d’initiés, l’enquête est en cours. Il apparaît que, pendant que certains dirigeants accumulaient des millions, les difficultés du groupe ont conduit à un plan massif de suppressions d’emplois, tant au sein d’Airbus que chez les sous-traitants. Nous respectons la présomption d’innocence. Reste que si les faits sont confirmés - des informations décisives ont été mises à profit par certains et dissimulées au plus grand nombre - il faudra des sanctions exemplaires. La ligne de défense consistant à soutenir que les intéressés, au plus haut de la hiérarchie de l’entreprise, cumulaient ignorance industrielle et prescience financière, cette ligne de défense ne tient pas.
La démocratie et l’économie ont ceci de commun qu’elles se portent mieux quand règnent la transparence, la mesure et l’intérêt général. Ce sont ces principes qui ont été violés. Le moment venu, il faudra se demander si les règles applicables sont suffisantes. On ne peut accepter que l’avenir d’un fleuron européen comme EADS soit à la merci des agissements malhonnêtes de quelques-uns.
Indépendamment des responsabilités individuelles, les faits soulèvent à nouveau la question des stock-options. La justification généralement donnée des stock-options est d’attirer les talents pour le bien des entreprises. Dans ce cas précis, le système et ses dérives ont conduit à affaiblir l’entreprise. Il y a eu des conflits d’intérêts. Il faut en tirer les enseignements.
L’autre aspect de l’affaire, c’est le rôle du gouvernement de l’époque, qui, par l’intermédiaire de la Caisse des Dépôts et Consignations, a laissé racheter au plus haut des actions vendues par le groupe Lagardère et qui ne pouvaient que baisser. A ce stade, que sait-on ? Que le gouvernement était au courant et a autorisé tout ou partie de l’opération, au nom, nous dit-on, de l’équilibre franco-allemand dans le capital d’EADS qui, en l’espèce, a bon dos. Autre certitude : la Caisse des Dépôts a provisionné rapidement une partie des pertes. Les risques financiers liés aux retards du programme de l’A 380 devaient être connus. Comment croire que le gouvernement n’en ait pas eu vent ? Un gouvernement dont - circonstance aggravante - on sait la proximité de ses membres avec plusieurs bénéficiaires des opérations.
Il faudra donc aussi tirer, pour le futur, des enseignements concernant la Caisse des Dépôts. Mais ce serait ajouter une faute au scandale que de se servir de cette circonstance comme prétexte pour casser un outil majeur de politique industrielle de la nation et de soutien à l’action des collectivités territoriales. Là aussi, il faudra être vigilant, c’est l’intérêt général et les projets de long terme qui sont en jeu.
Dans l’immédiat, comme dans toute démocratie moderne, une commission d’enquête parlementaire devrait être mise en place pour éclairer les faits. Qu’on ne se réfugie pas derrière l’existence d’une procédure judiciaire pour l’éviter ! De nombreux responsables de l’époque occupent encore aujourd’hui des positions éminentes. Ce n’est pas une raison pour ne pas faire toute la lumière sur leur action.
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07 octobre 2007
EADS : pendant l'affaire dans l'affaire, la manoeuvre continue
Intervention de Jean-Luc Mélenchon, tiré de son blog
Par la fenêtre du TGV de retour de la Dordogne je vérifiais mon impression de la veille. L’automne ne fait que commencer dans la campagne. Les grands flamboiements sont à venir. Je me disais qu’il me faudrait trouver le temps cette année pour une belle virée dans les bois au bon moment. J’hésitais : dans le Jura où dans l’Ariège. J’en étais là de mes projets, tout en bavardant, quand la convocation de la commission des Finances du Sénat pour l’audition de l’ancien ministre des Finances Thierry Breton m’a été transmise par SMS. Tout cela pendant que je menais avec Claude Debons une conversation détendue à propos de la force politique nouvelle prolongeant celle que nous avons eu la veille au soir en, public. Il fallait répondre. J'ai plongé sur mon micro clavier pour faire mon texto de réponse. Et lui en a profité pour en faire autant…Telles sont les moeurs de notre époque: on révasse en bavardant et on s'interrompt pour écrire à de mystérieux absents.
Prévenu par SMS….C’est dire que l’évènement a été brusqué. Puisque mon emploi du temps le permettait, j’ai décidé de m’y rendre car la réunion était ouverte à l’ensemble des Sénateurs. J’ai suivi l’affaire de la crise EADS Airbus, comme le savent les lecteurs assidus de ce blog sur lequel je me suis exprimé à plusieurs reprises à ce sujet. Je la trouve en effet emblématique du gâchis sur lequel débouche la gestion des grandes entreprises crées par l’Etat et inscrites dans le temps long quand elles sont soumises au management financier L’apparition d’une « affaire dans l’affaire » visant le fonctionnement de l’Etat m’a semblé d’entrée très suspecte. Elle tombe trop bien. Juste au moment ou s’ouvre l’enquête sur le délit d’initié des « partenaires privés » qui ont pillé le vaisseau avant de l’abandonner à la première alerte industrielle. J’y ai vu une diversion. J’ai noté qu’elle tombait aussi en pleine période de restructuration de la « forteresse Bercy » comme dit la presse. Et aussi à un moment où plusieurs sièges importants à la direction de la direction de la Caisse des dépôts aiguisent des appétits concurrents.. Mieux vaut avoir tout cela à l’esprit car ce dossier est depuis toujours la mer des sargasses des coups tordus. Souvenons nous que les fameux listings de l’affaire Clearsteam sont, au point de départ, un règlement de compte entre prébendiers à la tête de EADS, avant qu’un gros malin rajoute des noms d’homme politique pour d’autres raisons…
L’affaire aujourd’hui consiste à demander à l’ancien ministre des finances s’il connaissait les raisons pour lesquelles les opérateurs privés allaient vendre leurs actions quand ils lui ont annoncé qu’ils allaient le faire. Cela signifierait qu’il avait partie liée au délit d’initié. Et ensuite il s’agit de savoir si la Caisse des dépôts et consignations a racheté 2,25% du capital mis sur le marché au prix fort de l’époque en ayant reçu l’ordre de le faire pour faciliter le travail des vendeurs initiés. Au passage on cherche à savoir pourquoi l’Agence de gestion des participations de l’Etat (APE) a suggéré de vendre les actions de l’Etat dans cette société à ce moment là, c'est-à-dire si elle aussi participait au délit d’initié.
Je ne discute pas la pertinence de ces interrogations. Je trouve qu’elles sont si évidemment fléchées que j’y vois malice. Exemple. Qu’a fait où dit monsieur Breton, d’une part aux actionnaires privés, d’autre part à la Caisse des dépôts. Réponse : rien. Pourquoi ? Parce que le pacte d’actionnaire entre la partie française (l’Etat, Lagardère) et la partie allemande (Daimler) interdit expressément à l’Etat français de se mêler de la gouvernance d’entreprise. D’ailleurs, la part de l’Etat a été confinée dans une société pallier (Sogead) que Lagardère représente au conseil d’administration d’Airbus. Vous avez bien lu : l’Etat n’est pas présent es qualité, c’est Lagardère qui y représente à la fois ses intérêts privés et ceux de tous les citoyens français … Qui a monté cet incroyable système ? Réponse : le gouvernement de gauche de Lionel Jospin. Cibler Breton c’est donc ramener la gauche dans le dossier. On voit tout l’intérêt de la chose. Au lieu de parler du délit d’initié, et de la légitimité des intérêts privés dans ce type de pacte léonin, on parle de Strauss-Kahn, Fabius et Jospin. On démoralise la gauche, on lui dit vous voyez où vous nous avez amené et ainsi de suite. D’ailleurs Thierry Breton ne s’est pas gêné pour le faire en réponse à la première question qui lui a été posée. Evidemment vous vous demandez pourquoi le gouvernement Jospin a accepté ça. Parce que c’était la condition des allemands. Sinon ils partaient s’allier avec les anglais et ce serait la marginalisation d’Airbus sur la scène aéronautique mondiale. Ca, c’est ce qu’on m’a expliqué a ce sujet. Mais je n’ai pas eu le temps de le vérifier. Même scénario quand on va parler de la Caisse des dépôts. Le ministre a sa réponse toute prête : statutairement le gouvernement ne peut donner d’ordre et la Caisse ne peut en recevoir. Comme la banque centrale européenne. Dès lors voici quelle est la musique qui se prépare : décidément ça prouve que quand l’état se mêle d’industrie son rôle est ambigu et la confusion des genres s’impose. Conclusion : il faut définitivement que l’Etat ne se mêle plus de tout ça. C’est là un tour de passe passe aussi énorme que le scandale en cours dans cette affaire où c’est l’asservissement de l’Etat à des intérêts privés irresponsables et prédateurs qui est en réalité la cause des nos malheurs. Dans cette affaire, pour moi, ce n’est pas parce qu’il a trop d’Etat que tout va mal mais parce qu’il n’y en a pas assez !
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03 octobre 2007
L'ére des pourris
par Jean-Luc Mélenchon
EADS, davantage qu’un scandale, un signal. Telle est aujourd’hui la mentalité des dominants. Je suis sur qu’ils ne voient même pas où est le problème. Ils ont défendu leur fric (pardon « la valeur »), et alors ? Les mots industrie nationale, performance technique des salariés, devoir à l’égard de la collectivité, tout cela ce sont des mots pour les gogos. Ca ne se traduit pas en anglais. Eux parlent et pensent en anglais. Je veux dire dans la langue des affaires. Vous avez vu cent fois leurs faces de pierre dans le numéro des larmes grandiloquentes sur le « retard de notre pays », les privilèges des corporatismes leurs exigence de « souplesse pour nos entreprises » et aussi leur fameux « il faut d’abord produire les richesses avant de les répartir ». En fait ce sont juste des voyous. Patrons incapables, parasites de l’Etat qui tueraient père et mère pour un cours de bourse ou un paquet de stock option, bradeurs de l’industrie du pays. Juste des voyous. Tels sont les dominants à l’âge du capital financier de notre temps. Et le ministre qui leur dit « oui, allez y les gars, ramassez vos billes, je vous y autorise : après nous le déluge ! » C’était gratuit comme conseil et autorisation ? Et le fonctionnaire qui dit « vendons les parts de l’Etat pour bénéficier du bon cours de bourse », comment a-t-il pu dégénérer jusqu'au point d’avoir perdu tout sens de l’Etat et occuper une si haute fonction ? Et qui va nous dire à présent pourquoi c’est Lagardère à qui l’Etat avait confié sa représentation dans le conseil d’administration de l'entreprise si on le savait à ce point attaché à ses seuls intérêts. Et s’il a trahi son mandat, quel compte l’Etat va-t-il lui demander ? Ca finira mal. Ces choses là, on les sent. Si les élites en sont là, alors oui tout est possible et légitime en matière d’égoïsme, pour tout le monde. Le monde du travail est si patient ! Mais cette patience là aussi finira par avoir son terme. Je l’espère tant. C’est la seule façon d’arrêter cette affreuse comédie néo libérale qui pille le pays, ruine ses acquis trahis ses intérêts.
Hier avait lieu au Sénat le « débat » après communication du ministre, sur la fin des régimes spéciaux de retraite. Le ministre parle, le rapporteur parle, le président de la commission parle, le premier orateur de droite parle. Tous de droite. Tous d’accords et s’en réjouissant bruyamment. Au bout d’une heure et demie de ce « débat » parle le premier orateur de gauche. Une heure et demie ! Et voila le meilleur, si j’ose dire. Pendant trois quart d’heure, tandis que défilent à la tribune les orateurs, combien y a- t- il de sénateurs de droite en séance ? Combien ? Aucun. Tous simplement pas un, aucun, zéro. Voila le pays de monsieur Sarkozy.
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